Parution prochaine de Violence au village !

Violence au villageMon nouveau livre Violence au village. La société rurale finistérienne face à la justice (1815-1914) doit paraître dans les jours à venir aux Presses Universitaires de Rennes (P.U.R.). Il s'agit du livre issu d'une thèse de doctorat soutenue à l'université de Bretagne occidentale en novembre 2012. La préface est du Pr Frédéric Chauvaud, président du jury de thèse, et la postface du Pr Daniel Giraudon, qui dirigeait mes travaux.

En voici la présentation, telle qu'elle figure en quatrième de couverture du livre. L'illustration de la page de couverture est un détail d'un beau tableau d'Alfred Darjou, Noce bretonne, du Musée breton (Quimper).

La violence est au cœur de ce livre. Qu’elle surgisse au sein des familles ou dans le village, qu’elle soit individuelle ou collective, grave ou légère, il faut en appréhender la dynamique et la complexité avant de l’ordonner, en quelque sorte, pour lui donner sens.

Existe-t-il une violence propre au Finistère ? La question doit être nuancée et mieux vaut tenter de mesurer le niveau de tolérance des villageois à son égard, et son impact sur les solidarités locales, ou de rechercher à qui échoient son contrôle et sa répression. Cette approche rend alors visible l’action de l’État et de ses magistrats pour bousculer le pouvoir de justice « officieuse » du bastion communautaire, jugé archaïque, mais encore bien enraciné localement au xixsiècle, et imposer la justice « officielle » dans le département.

L’étude donne un éclairage nouveau sur les rapports des Finistériens avec la justice et l’appareil judiciaire d’État. Les usages locaux, les mentalités et la pratique de la langue bretonne obstruent-ils l’action de normalisation de la justice ? La réflexion sur les frottements entre la volonté d'acculturation judiciaire et les résistances de la population permet de renouveler les connaissances sur la société rurale finistérienne en suivant une justice qui provoque et accompagne une mutation de civilisation au XIXe siècle.

 

Conférence, Le Quartier, Centre d’art contemporain de Quimper

Du 1er février au 18 2014, Le Quartier, Centre d’art contemorain de Quimper, organise une exposition collective intitulée « L’heure des sorcières, Sorcières : pourchassées, assumées, puissantes, queer. »

C’est dans ce cadre que, le jeudi 13 février 2014, je suis invitée à donner une conférence dont voici la présentation « officielle » sur le site internet du Quartier.

JEUDI 13 FÉVRIER 2014 À 18H30
“SORCIÈRES” ET EMPOISONNEUSES FINISTÉRIENNES AU XIXE SIÈCLE
“Sorcières” et empoisonneuses finistériennes au XIXe siècle : entre fantasmes et réalité judiciaire 
Par Annick Le Douget

Symboliquement, les femmes du monde rural sont investies du pouvoir que leur donne la connaissance des corps, qui s’exerce dans les temps de la maternité, de la maladie ou de la mort. 

Les sorcières de campagne se prévalent de dons particuliers, de connaissances empiriques ou de pouvoirs spécifiques pour guérir les hommes, parfois les enrichir ou les rendre puissants, ou simplement pour préserver leur bétail… promesses à la mesure des attentes et des rêves de leurs “clients”. Le personnage de la sorcière, énigmatique, est craint, car l’on ne sait la limite de son pouvoir, magique sûrement, maléfique peut-être. Quant à l’empoisonneuse, elle est la figure distordue du pouvoir féminin, sa part d’ombre : elle sème la mort et la souffrance, suscite l’effroi mais aussi la répulsion, et révèle nombre de fantasmes. 

Mais la Justice veille… Si les sorcières sont prosaïquement inculpées d’exercice illégal de l’art de la médecine ou de la pharmacie, voire d’escroquerie, les empoisonneuses tombent quant à elles sous le couperet de la loi, accusées d’un crime puni de mort. 

De la mise en perspective de ces deux personnages, se dévoile un monde de peurs, d’angoisses et d’espoirs, irrationnel à nos yeux mais auquel nous tenterons de donner sens. Le propos sera illustré par de nombreux exemples puisés dans les archives judiciaires finistériennes du XIXe siècle. 

Docteur en celtique, Annick Le Douget, greffière, est chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique de Brest (CRBC). Elle est l’auteur de nombreux ouvrages sur le thème de la criminalité, de la violence et de la justice en Bretagne.

Festival du livre à Carhaix

Dimanche 27 octobre, je serai présente au Festival du livre de Carhaix de 15 heures à 19 heures, sur le stand des Presses Universitaires de Rennes, à l’occasion du lancement du livre De La domination à la reconnaissance.

Ronan Le Coadic, qui dirige l’ouvrage, sera présent le samedi 26 et le dimanche 27 de 16 à 18 heures. Plusieurs auteurs qui ont apporté leur contribution viendront à la rencontre des lecteurs. Cédric Choplin sera là le samedi de 10 à 19 heures, Louis-Georges Tin le dimanche de 10 heures à 19 heures, tout comme Anne Cousin.

De la domination à la reconnaissance. Antilles, Afrique et Bretagne

Cet ouvrage qui vient de paraître sous la direction de Ronan Le Coadic, sociologue, professeur de culture et langue bretonnes à l'université Rennes II, réunit 22 contributions originales sur des thèmes divers corrélés à l'expérience de la domination, mettant en écho le destin des Bretons, des Antillais, des Africains ou des Noirs de France. C'est un livre riche et passionnant, édité aux Presses Universitaires de Rennes !

Pour ma part, je présente une étude (p. 69-86) sur Les jurés d'assises finistériens et le crime de traite des Noirs (1827-1850).

Fait peu connu, la cour d'assises du Finistère a jugé trois affaires de trafic négrier quand il est devenu illégal. J'analyse les procès qui ont eu lieu à Quimper en 1830, 1832 et 1850, dans des contextes politiques et juridiques différents.

L'ouvrage sera présenté par plusieurs auteurs au Festival du Livre de Carhaix les 26 et 27 octobre 2013.

Interviews

Interviews d'Annick Le Douget par Daniel Raphalen sur Alternantes :

  • La peine de mort en Bretagne, émission diffusée le 13 avril 2013. Le podcast est toujours disponible sur le site de la radio.
  • Crime et Justice en Bretagne, émission diffusée en octobre 2012. Le podcast est également disponible !

A lire : Entretien paru dans la revue Bretons, Hors-série Histoire n°13, en octobre 2012 : "Les Bretons se méfient de la Justice".

Une histoire du crime dans le Finistère (1811-1910)

Vengeances des orgueils bafoués, crimes de miséreux, parricides ou bourreaux d’enfants… Des faits de violence secouant la société finistérienne, l’on peut dégager les thèmes universels de la haine, de l’honneur, de la folie, de l’amour contrarié. Mais l’on peut aussi vérifier dans les dossiers d’archives judiciaires l’influence de la misère ou de l’alcool sur le passage à l’acte criminel.

Loin d’être une épopée du crime, cette étude sérieuse et passionnante ouvre une fenêtre inédite sur les mœurs et les mentalités bretonnes.

Illustrée d’exemples concrets, cette histoire du crime dans le Finistère est attrayante et se lit aisément tout en apportant une réflexion sur la violence et la criminalité au-delà du fait divers.

Écrire une histoire du crime n’est pas une tâche aisée. Son auteur doit bien évidemment éviter l’écueil d’une relation sans filtre de faits divers crapuleux, sanguinolents ou racoleurs, indigestes pour le lecteur et sans intérêt intellectuel. L’approche de l’histoire du crime par le canal des archives judiciaires doit se fonder sur une étude de la violence dans une population donnée, ici celle du Finistère, et sur un temps défini, le dix-neuvième siècle jusqu’au tournant du vingtième, période de la pénétration de la modernité dans le département, dans un contexte de transformation des normes communautaires du monde rural. Enfin l’étude devra être mise en perspective avec l’évolution du droit et des pratiques procédurales dans le premier siècle du fonctionnement de la cour d’assises, implantée en 1811 ; ceci justifie le bornage de cette étude (1811-1910), qui exclut la période bouleversée de la Révolution et de l’Empire.

Une telle histoire du crime, si l’on soutient la gageure, devrait alors permettre d’ouvrir une fenêtre sur les usages et les mentalités dans le département, tant en zone rurale qu’urbaine. Elle devrait permettre également de suivre la normalisation des conduites ou d’observer les résistances à l’action de la justice pour adoucir les moeurs.

Les Finistériens sont-ils des sauvages au xixe siècle ? La lecture de quelques rapports des hauts magistrats, stigmatisant la brutalité sans limites des bas-bretons, le laisserait croire. L’alcool abreuve et décuple la violence finistérienne, assurent-ils d’une même voix sur la période que nous étudions. C’est incontestable. Mais cet alcool semble être aussi parfois l’arbre qui cache la forêt… Les élites n’essaient pas toujours de donner un sens, une signification au comportement des accusés. Elles sont rarement capables d’envisager les contraintes mentales et émotionnelles de gens frustes et le plus souvent analphabètes. Rappelons qu’en Bretagne, le taux d’accusés illettrés est le plus élevé de France : en 1880 encore, 66% des accusés finistériens sont illettrés, comme 62% dans le Morbihan et 57% dans les Côtes d’Armor, contre une moyenne française de 30%.

La courte étude que nous entreprenons n’est donc pas une épopée du crime. Il s’agit de dégager des faits de violence secouant la société bretonne les thèmes universels de l’amour, de l’honneur, de la folie, mais aussi de marquer l’influence de la misère ou de l’alcool comme détonateurs de cette violence. L’on cherchera à comprendre l’instant où l’individu bascule, où il commet un acte irréversible. Certes, à trop vouloir donner sens à l’acte criminel, l’on risque d’oublier son irrationalité, mais l’on ne minorera pas dans ces pages la force des passions humaines, parfois entrelacées, de la jalousie, de la haine, de la vengeance, facteurs intemporels du passage à l’acte. Car finalement, ne s’agit-il pas de rechercher, dans l’apparente marginalité de ces criminels, notre part d’humanité ?

Crime et justice en Bretagne

De l'affaire Dreyfus à l'affaire Seznec, en passant par les procès de pétroliers ou la prise d'otages de Georges Courtois en plein palais de Nantes, l'histoire de la justice en Bretagne ne manque pas de relief. Les caractères régionaux s'y expriment dans les crimes de sang comme dans la contrebande, les violences agricoles, religieuses ou politiques, les litiges particuliers…

L'auteur, en spécialiste reconnue, fait appel aux archives pour raconter ces destinées illustres ou méconnues, dans un système en perpétuelle évolution de 1800 à nos jours. Sans oublier les bagnes, les prisons, les chroniqueurs judiciaires…

La vie des cours et des prétoires est décrite avec minutie ; de grands personnages ayant servi sous les robes de juges, de procureurs ou d'avocats sont placés en exergue des événements auxquels ils ont prêté leur voix, s'élevant contre la peine de mort, les conditions carcérales, les erreurs judiciaires. Donnant simplement un visage humain à la Justice, quand ce symbole de progrès s'incarne plus souvent en des lieux et des décors empreints d'une intimidante solennité.

Cette large étude, première du genre, est ici servie par une illustration en grande partie inédite et savoureuse.

Extrait : L’affaire de la poudre Baumol (1951-1959)
Jugement d’une catastrophe sanitaire et procès d’une impéritie criminelle.

L’on ne peut l’admettre que l’affaire de la poudre Baumol soit tombée dans l’oubli et l’indifférence. Il s’agit pourtant de la première et de l’une des plus importantes catastrophes sanitaires françaises du xxe siècle, à l’origine de la mort en 1952 de 73 bébés, ainsi que des brûlures et des lésions graves infligées à 290 enfants. Pourquoi en parler dans ces lignes alors que le procès a eu lieu devant le tribunal correctionnel de Bordeaux en 1959 ? Cette affaire concerne la Bretagne au premier chef car 69 des 73 victimes décédées, et 256 des 290 enfants blessés habitaient notre région.

Fin 1951, deux lots de poudre de talc parfumée à la lavande, dénommée poudre Baumol, destinée aux soins des rougeurs de la peau et des érythèmes fessiers du nourrisson, sont accidentellement empoisonnés dans le petit laboratoire Daney dirigé par le pharmacien bordelais Jacques Cazenave. À la poudre de talc a été substitué de l'anhydride arsénieux : un droguiste négligent pour le moins — qui n’a pas été inquiété — avait fourni de l’arsenic pour de l’oxyde de zinc, et le pharmacien, impéritie criminelle, a omis de procéder aux analyses légales des produits. L’arsenic, sans contrôle, est versé dans le malaxeur par le chauffeur-livreur de l’entreprise à qui, par souci d’économie, est abandonnée la fabrication du produit depuis quelques mois… 20 000 boîtes de cette poudre empoisonnée sont expédiées en Bretagne où le produit connaît beaucoup de succès.

Une série de décès d’enfants s’observe à partir de janvier 1952, notamment dans le Sud-Finistère et dans le Morbihan mais on ne sait à quelle épidémie l’attribuer ; la poudre Baumol n’est pas immédiatement suspectée car elle est commercialisée sans souci depuis quarante ans. Mais les médecins et les pharmaciens bretons, remarquant l’usage de cette poudre par l’ensemble des victimes, avisent le laboratoire girondin et font part de leurs soupçons aux services de santé. Ni les pouvoirs publics ni le laboratoire ne bronchent et la vente du poison se poursuit. Fin octobre 1952, l’inspection régionale de pharmacie de Rennes en est enfin informée, analyse le produit, y découvre la présence d’arsenic, et une circulaire ministérielle proscrit aussitôt le talc. Les préfectures, relayées par les mairies, les journaux et la radio, alertent le public des dangers mortels de son utilisation. En novembre s’ouvre une information au tribunal de Bordeaux… mais il faut attendre sept années de plus pour que débute le procès de la poudre Baumol en octobre 1959. Et drame terrible, l’on n’a jamais vraiment su le nombre exact des victimes du poison dans les familles de la campagne…

Seul inculpé, Jacques Cazenave, défendu par Me Floriot, comparaît pour homicides et blessures involontaires, et pour infractions aux lois régissant l’exercice de la profession pharmaceutique. Les parties civiles sont représentées par une pléiade d’avocats bretons, mais bon nombre de familles, méconnaissant leurs droits, et considérant sans doute ce drame comme une fatalité, ne se sont pas pourvues en justice et se sont contentées des très maigres dédommagements proposés par l’assurance du laboratoire. Le procureur réclame la peine maximale à l’encontre de Cazenave, à savoir deux ans d’emprisonnement, mais le tribunal, prenant en compte les profonds remords du prévenu, et sa bonne moralité, le condamne le 4 décembre 1959 à dix-huit mois d’emprisonnement avec sursis et au paiement de dommages-intérêts aux victimes… Un verdict qui est passé presque inaperçu dans la presse car une catastrophe secoue la France depuis deux jours après la rupture d’un barrage à Fréjus…

À la suite de cette affaire Baumol, suivie de celle du Stalinon en 1954, sera institué un contrôle continu des matières premières destinées à la fabrication des produits pharmaceutiques et cosmétiques. Mais cela n’empêchera pas d’autres affaires scandaleuses de survenir encore, comme celle du talc Morhange en 1972… et le Mediator aujourd’hui.

Justice de Sang

La peine de mort en Bretagne aux XIXe et XXe siècles

​Le condamné à mort est seul au pied de l'échafaud. Son crime était odieux, sa victime a souffert et il est haï de tous. Sa grâce vient d'être rejetée par le chef de l'État. Il attend, la peur au ventre que « justice soit faite », selon la formule consacrée, une justice de sang, celle qui a fait de la guillotine un pilier de l'ordre social et de la civilisation pendant près de deux siècles.

L'histoire de la peine capitale n'est pas celle d'un passé lointain ; si en Bretagne les dernières exécutions ont eu lieu en 1951, chacun sait que la peine de mort n'a disparu de notre code pénal qu'en 1981.

L'auteur, après avoir analysé de nombreuses affaires criminelles traitées par les cours d'assises bretonnes – celles des cinq départements de la Bretagne historique – propose ici une réflexion en profondeur sur cette justice de sang, réflexion adossée à des témoignages inédits, souvent bouleversants et dérangeants, sur le châtiment suprême, véritable somme recueillie pour l'essentiel dans les archives judiciaires, mais aussi dans la presse régionale, dans la chanson populaire ou sur le terrain.

Extrait – La grâce : l’esprit, la raison et le cœur du souverain ou du chef de l’État

De l’examen des dossiers de recours en grâce sur lesquels ont statué au XIXe siècle plusieurs souverains ou chefs de l’État, il est intéressant de discerner les raisons pour lesquelles certaines peines capitales ont été commuées en peines de travaux forcés à perpétuité. Le contexte social et politique est déterminant bien sûr, mais les convictions personnelles du gouvernant, les influences et les pressions, comme le doute, sont autant de critères subjectifs qui accroissent l’impression troublante d’une loterie humaine de la mort.

Séparer le grain médiocre de l’ivraie…

L’humanité n’est pas absente de la grâce : elle est dictée par l’intérêt dont le condamné ou sa famille sont dignes. Finalement, il s’agit de tout soupeser pour déterminer si le condamné peut encore être utile à la société, ou s’il doit en être éliminé ! L’évolution du comportement du condamné depuis les faits est mesurée attentivement, la sincérité de son repentir est jaugée, ses capacités d’amendement sont évaluées.

Clémence contre repentir ?

Cette notion de repentir est importante, encore faut-il qu’il soit sincère : le jeune valet de labour Pierre Le Dû, condamné le 18 janvier 1858 par la cour d’assises de Saint-Brieuc, aura la grâce de l’empereur. Il s’est montré selon lui susceptible d’amendement, car on a relevé que « dès le lendemain du crime, il s’avouait coupable et s’agenouillait sur le seuil de la maison de sa victime en demandant le pardon avant d’être jugé. Après sa condamnation, il estimait lui-même que son expiation était méritée. »

Une attitude faussement repentante agace. Ainsi Pierre Eugène Garré, meurtrier à Brest d’une marchande qu’il volait, est condamné à mort le 9 octobre 1848. Il n’avait manifesté aucun repentir lors du procès. « À l’audience, sur les interpellations réitérées de M. le président, il a dit, mais en serrant les dents, qu’il regrettait son crime » ! Les larmes versées au verdict de mort sont insuffisantes, elles ne sont parfois perçues que comme une réaction de nervosité ! C’est le cas du Quimpérois Quillien, jeune assassin dont les nerfs ont lâché au verdict. De même, les remords de l’empoisonneuse Marie-Jeanne Bodéré sont feints, prévient le procureur général le 14 avril 1875, le repentir ne doit pas être confondu avec la peur de la mort. Avant l’audience, « elle avait été prise d’accès de fureur tels qu’il avait fallu la mettre au cachot où elle était restée pendant deux jours, accroupie dans ses ordures et vociférant les propos les plus cyniques » mais, « depuis sa condamnation, obéissant aux conseils de son défenseur, elle s’est montrée douce et calme, elle pleure et supplie ceux qui l’approchent d’intervenir pour empêcher qu’elle ne soit exécutée ». Elle sera graciée, des doutes existant sur son état mental.

Le comportement du condamné à l’énoncé du verdict est également étudié à la Chancellerie : l’indifférence est considérée comme marque de cynisme, l’impassibilité comme preuve de cruauté. C’est le cas de Pierre Langlais qui attend son verdict en soirée au palais de justice de Nantes ce 7 décembre 1882. Pendant le délibéré, il discute sans colère avec les gendarmes : « J’aimerais mieux être rogné que d’être condamné aux travaux forcés. Qu’ils se dépêchent donc et me laissent aller manger ma soupe ; après cela ils pourront bien me faire rogner de suite, car je les ai bien tués. » Ses propos seront rapportés à la Chancellerie, il sera néanmoins gracié, son abrutissement moral n’étant pour le ministre que la conséquence d’une nature sauvage, d’une absence d’éducation et d’instruction. L’assassin Eugène Boquet, le 22 décembre 1853, a affiché le plus grand cynisme face aux jurés de Nantes : « c’est en riant qu’il a entendu sa condamnation » ! Ceci démontre, s’il en était utile, « qu’aucune espérance du retour au bien » n’est à attendre. Il en est de même en 1841 pour les jeunes frères Léréec, condamnés à mort, qui ont été vus jouant au petit palet dans la cour de la prison après le procès, preuve de la plus grande insensibilité pour le rapporteur.

Éliminer les « fauves sociaux »

La question se pose au XIXe siècle de savoir si le misérable peut encore faire partie de notre monde, ou s’il est déjà déclassé au rang de monstre ou de bête nuisible. Si le sens moral du condamné paraît faire défaut, les avis des décideurs sont alors sans appel. Joseph Quélo, le forgeron de Ploeren, coupable du meurtre de ses beaux-parents, a été condamné à mort par la cour d’assises du Morbihan le 9 septembre 1829 et, selon les sources rapportées de la prison de Vannes, il n’a qu’un regret, « celui de n’avoir pas trempé ses mains dans le sang de son jeune frère » dont il aurait voulu se venger. Il va sans dire que ce manque de repentir lui vaudra le rejet final de sa grâce : « La société ne saurait donc voir avec peine retrancher de son sein un monstre de cet espèce », assure le directeur des affaires criminelles et des grâces.

Plusieurs criminels ne font déjà plus partie de notre monde humain. François Lancien, de Plougonver, considéré dans le Trégor comme la « terreur de la contrée », est décrit en 1836 comme une bête féroce, débauché et paresseux, sans repentir. Aucune grâce ne peut lui bénéficier même si aujourd’hui son avocat affirme qu’en prison, il est d’une grande douceur et d’une très bonne conduite! Pierre Harnois, natif de Saint-Bihi, assassin de sa vieille mère, condamné et guillotiné à Nantes en 1866, est décrit comme une « espèce de sauvage, de bête brute, réduit pour ainsi dire à l’instinct de l’animal de l’espèce la plus immonde ». Combien est-il rassurant de pouvoir le rattacher au règne animal ! En 1888, le Quimpérois Paul Faine, présenté comme un tigre, rejoint l’infâme bestiaire… Il s’agit là d’un « homme sans famille, et dont la société n’a plus rien à espérer », en bref, l’exécution se fera sans regret. Les magistrats ne sont pas seuls à tenir ces propos. Louis Marie Foulgoc, condamné à mort en 1895 par la cour d’assises de Vannes, est une brute, selon le médecin qui l’a expertisé, « une brute responsable, mais qui touche au dernier degré de l’espèce humaine ». La thèse des criminels-nés est très en vogue à la fin du xixe siècle et nous ne sommes pas loin des théories sur l’eugénisme !

Les femmes n’échappent pas à ces jugements lapidaires. Ainsi la Fouesnantaise Marie-Jeanne Caradec, en 1855, « est une femme abrutie par l’ivrognerie, par la paresse, la mendicité et le vagabondage, qui n’a de son sexe que l’apparence la plus sordide, et encore, car c’est à peine si on peut la ranger, la classer dans l’espèce humaine », affirme le président des assises Le Meur dans son rapport au ministre de la Justice pour que soit rejetée la grâce de l’infortunée.

Quelques sources de pitié

On note certaines circonstances atténuantes auxquelles sont plus sensibles les hauts notables du ministère que les jurés. C’est le cas des criminels qui dans leur enfance ont été laissés sans guide, sans éducation morale ou intellectuelle. La femme infanticide Marie-Josèphe Le Clainche, d’Elven, est graciée par Mac-Mahon en 1876, car « elle n’a jamais trouvé aucune protection pour la défendre contre ses mauvais instincts. Sa mère n’est intervenue que pour cacher les fautes et les crimes ». Mais l’argument ne porte pas toujours. L’enfance d’Yves Nicot, condamné à mort en 1869 par la cour finistérienne pour meurtre et vol, fait pitié. « Ce fils d’un pauvre tailleur d’habits de la campagne, et devenu orphelin à douze ans, s’est trouvé sans soutien, sans asile, jeté sur les chemins, ne pouvant vivre qu’en mendiant ». Mais il ne trouvera pas grâce auprès de l’empereur, l’assassin de 43 ans n’étant plus l’orphelin de 12 ans ! L’âge du meurtrier est une autre « excuse » qui est parfois prise en compte, toutefois celui des frères Léréec de Locquirec, jeunes parricides de 18 et 25 ans, ne suffit point à sauver leur tête en 1840; de même, l’argument des 61 ans de Joseph Lasquellec, jugé à Nantes en 1947, ne lui permet pas d’éviter la guillotine.

L’infirmité de l’incendiaire Tanguy Le Brun, mendiant de Plouénan, condamné à mort par la cour d’assises du Finistère en 1853 pour vol d’une jument et pour incendie volontaire aux dommages très limités, suscite la pitié ; il s’agit, selon le procureur, d’un « homme contrefait, disgracié de sa personne… révolté contre la nature et la société, il ne voyait pour lui de satisfaction que dans le malheur d’autrui, et c’est ainsi qu’il y a un enchaînement fatal de vices, de fautes et de crimes », telle est l’explication de la commutation de la sentence capitale. Le verdict avait surpris tout le monde : le préfet du Finistère comme le maire de Quimper, et plusieurs magistrats, voyaient dans cette condamnation trop sévère, « l’inégalité qui se manifeste quelquefois dans la distribution de la justice criminelle ».

La raison médicale fait aussi partie de l’examen du recours. Jean Penhouët, de Tressé, qui est selon le président des assises « une monstrueuse incarnation du crime », est gracié le 28 avril 1877. Son état de « santé relative » — il souffre de tuberculose — est mis en avant par l’avocat qui demande « d’attendre que la mort naturelle rende inutile l’exécution » même si le médecin de la prison, évasif, indique qu’il « pourrait encore vivre un temps plus ou moins long » !

La loterie des grâces, la loterie de la mort

Un large octroi des grâces est craint comme laxisme ou affaiblissement de l’autorité, voire comme une atteinte à la confiance du peuple dans les instances judiciaires. Mais à l’inverse trop d’exécutions capitales rapprochées nuisent au crédit de la justice et sont susceptibles de se retourner contre l’appareil politique jugé dès lors trop répressif : c’est un étonnant constat relevé au milieu du XIXe siècle dans les premières années du pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte. La stagnation, voire l’augmentation du nombre de peines capitales infligées en France dans les années 1848-1855, semble agacer le chef de l’État et le correctif des grâces lui apparaît nécessaire. Mais quand plusieurs condamnations sont prononcées, soit par une cour d’assises la même année, soit par l’ensemble des cours d’une région, laquelle gracier, laquelle laisser suivre son cours ? Ce terrible dilemme est celui du souverain. Lorsque quatre Bretons sont condamnés à mort au cours du dernier trimestre 1850 dans le ressort de la cour d’appel de Rennes, le sort des deux derniers à être exécutés est mis sur la balance. Deux décapitations ont d’abord eu lieu dans les Côtes d’Armor le 28 novembre et le 7 décembre 1850. Quid d’Herlédan et de Quillien, condamnés à Quimper le 11 octobre de la même année ? La répression doit être exemplaire, clame Taslé, le président des assises, « le crime avait frappé de terreur tous les habitants de la campagne et demandait une répression aussi grande que son audace et son atrocité », ceci même si la victime n’était pas morte. Cet argument emporte la conviction et ils seront exécutés le 4 janvier 1851, alors qu’à travers les lignes, il apparaît qu’une grâce était suggérée et aurait pu profiter au moins à Quillien, plus jeune que le coauteur Herlédan, moins souvent condamné, et décrit comme « un esprit simple ».

En 1853, la cour d’assises de Loire-Atlantique condamne à mort deux accusés dans sa dernière session de décembre et, dans la balance impériale, se trouvent les têtes de Jules Verger et d’Eugène Boquet. Verger a tué ses enfants, et son crime a suscité la plus vive indignation à Nantes. Boquet, quant à lui, a assassiné sur une route un marchand de vaches pour le voler, jetant l’épouvante dans les cantons ruraux de Clisson et d’Aigrefeuille. Les deux hommes ont avoué, et chacun s’est repenti depuis les faits : Verger ne vit que dans le remords et la prière et Boquet a fait sa première communion en prison. Le procureur général de Rennes soupèse les plateaux : « Si entre Boquet et Verger, tous deux revenus à Dieu au moment où sa justice allait s’appesantir sur eux, il eût fallu faire un choix, c’est Verger que la clémence du souverain aurait dû couvrir. Malgré tout ce que son double crime avait d’odieux, Verger était bien loin d’être tombé au degré de dépravation où était arrivé Boquet. » Mais la grâce de Verger est rejetée, il est exécuté le premier, le 1er février 1854. Boquet va-t-il « profiter » de cette condamnation pour être gracié ? Le procureur général ne le souhaite pas : « La justice humaine devrait-elle épargner celui-ci, après avoir été justement impitoyable à celui-là ? L’opinion publique ne comprendrait rien à cette différence dans le châtiment. » Et Boquet sera exécuté à son tour à Nantes, un mois après Verger, le 1er mars 1854.

En 1854 encore, le directeur des grâces demande au procureur général de Rennes un rapport spécifique car deux condamnations à mort ont été prononcées lors de la même session de janvier 1854 par la cour d’assises du Finistère, celle d’Henri Collin, meurtrier de son beau-père à Plozévet, et celle de Félix Recouvrand, de Guipavas, coupable d’une tentative de meurtre sur un garde-champêtre. « Je vous prie en conséquence de vouloir bien me faire savoir si l’état du pays vous paraît nécessiter l’exécution rigoureuse des deux condamnations, ou s’il ne serait pas à craindre au contraire que ces exécutions si rapprochées ne fissent perdre à l’exemple une partie de son efficacité, et que l’opinion publique n’en fût péniblement impressionnée. » Une enquête est menée, le préfet du Finistère et le procureur impérial de Quimper estiment de concert « qu’une seule condamnation suffirait aux exigences de la justice »… « La balance penchant pour Félix Recouvrant […] la mesure gracieuse doit être pour lui », telles sont les conclusions des recours ! Et Henri Collin sera guillotiné le 15 mars 1854 à Quimper.

Le gouvernement semble donc craindre que la répression puisse être jugée démesurée par la population. Cette inquiétude ne paraît pas fondée en Bretagne car, même si l’on note une méfiance générale des ruraux envers l’autorité judiciaire, aucune remise en cause de l’institution n’est observée après une exécution capitale, aucun relâchement des jurés n’est noté dans les sessions d’assises suivantes, aucune attitude de provocation ou de violence envers les forces publiques n’est signalée autour de l’échafaud, preuve que la sévérité envers les criminels était attendue.