Kenavo, Martial !

Martial Ménard nous a quittés le 8 septembre. C’est avec émotion et regret que ses amis ont appris la triste nouvelle et le monde culturel breton déplore la disparition d’un éminent linguiste et lexicographe de la langue bretonne.

En 2011, lorsque je préparais le livre Crime et Justice en Bretagne pour Coop Breizh, il avait accepté de rédiger un court texte sur son procès et sur ses deux années de détention à la suite d’attentats commis en Bretagne, pour donner sa vision de la justice et du monde carcéral dans un encadré publié dans l’ouvrage. Le voici, in extenso.

Un militant breton derrière les barreaux

Membre de l’Armée révolutionnaire bretonne, A.R.B., groupe de Cornouaille, j’ai été arrêté en juin 1979 pour sept attentats par explosifs commis en Bretagne en 1978 et 1979. J’avais alors 28 ans. À l’issue d’une garde à vue de six jours, j’ai été conduit à Fleury-Mérogis et inculpé par un juge d’instruction parisien, avec neuf autres Bretons. Comme d’autres avant nous, on s’est battu pour être regroupés, et fin 1979, tous les Bretons détenus politiques étaient rassemblés à Fresnes. Le règlement était plus souple pour “les politiques” que pour les “droit commun” ; on avait l’aide financière des comités de soutien locaux qui nous permettait d’améliorer l’ordinaire et les surveillants étaient détendus. “On ne va pas vous embêter”, disait l’un d’eux à notre arrivée, “on en a vu dans ce quartier qui sont devenus ministres !”

Comment ai-je vécu la période de détention ? Pas question de me laisser abattre par l’État français ! Appelez cela instinct de survie, force de combat, mais j’ai tout fait pour tirer profit de cette expérience sans m’apitoyer sur mon sort ; je n’avais pas le sentiment d’injustice, car je savais ce que je risquais en posant ces bombes, et je le payais, c’est tout.

Je ne voulais pas passer plusieurs années de ma vie à jouer au tarot et j’ai alors décidé d’’approfondir mes connaissances de la langue bretonne en prenant pour base de travail le Dictionnaire historique de la langue bretonne de R. Hémon que j’avais en ma possession. C’est ainsi que je suis devenu en quelque sorte lexicographe autodidacte ! J’ai pris l’initiative de faire venir à Fleury mes cartons de livres et, après palabres, le directeur de la prison a fini par m’autoriser à les garder en cellule, une cellule individuelle. Chaque jour, je m’astreignais à quatre heures d’étude sur le sujet, puis je donnais des cours de breton aux codétenus. On a même joué une pièce de théâtre en breton à la prison ! Ce travail était ma liberté, une façon de m’évader, et cela m’a été profitable car à ma libération, il a réorienté ma carrière et ma vie.

Le procès devant la Cour de sûreté de l’État a été l’occasion de faire valoir nos idées politiques en présence de la presse : le tribunal est devenu tribune ! Nous avions trois avocats, Me Choucq, avocat attaché à la cause bretonne, Me de Felice, avocat militant de la Ligue des Droits de l’homme et Me Leclerc. Avec deux coaccusés, on a décidé de ne parler que breton dès l’ouverture du procès. Évidemment, on n’avait pas le droit, on le savait, mais cela nous était égal, au contraire, c’était une revendication, une manière de continuer le combat envers et contre tout. On a été expulsés, puis reconduits de force dans le box ; le public aussi a été évacué. Les jours suivants, l’audience s’est déroulée sans nous car nous refusions d’y assister ; ce procès n’était pour nous qu’un simulacre de justice dans la mesure où la Cour de sûreté, juridiction d’exception, n’était qu’une non-Justice à la botte de l’État. J’ai été condamné à sept ans de prison ; j’ai fait appel de la décision, mais j’ai été amnistié par François Mitterrand et libéré le 16 juin 1981 sans avoir été rejugé.

Ce combat contre l’État français et le pouvoir capitaliste, par l’usage de la violence, n’était pas populaire, je le sais. Chaque attentat était suivi dans la presse d’une salve de communiqués lapidaires des partis et organisations de tout poil pour le condamner. Il n’empêche… Une fois, à la période des attentats, je me suis retrouvé dans une manifestation paysanne contre les remembrements. “Mais que fait le F.L.B. ?”, disaient des paysans entre eux, désarmés face aux bulldozers, et impuissants dans leur lutte contre la décision de l’État. Ils ne voulaient pas eux-mêmes transgresser les lois, mais c’est à croire qu’ils rêvaient que quelqu’un le fasse pour eux ! À cet exemple, on voit que l’attitude de la population est profondément ambigüe et, finalement, on devait représenter la part de violence – inavouable – que chacun a en soi !

Martial Ménard