Justice de Sang

La peine de mort en Bretagne aux XIXe et XXe siècles

​Le condamné à mort est seul au pied de l'échafaud. Son crime était odieux, sa victime a souffert et il est haï de tous. Sa grâce vient d'être rejetée par le chef de l'État. Il attend, la peur au ventre que « justice soit faite », selon la formule consacrée, une justice de sang, celle qui a fait de la guillotine un pilier de l'ordre social et de la civilisation pendant près de deux siècles.

L'histoire de la peine capitale n'est pas celle d'un passé lointain ; si en Bretagne les dernières exécutions ont eu lieu en 1951, chacun sait que la peine de mort n'a disparu de notre code pénal qu'en 1981.

L'auteur, après avoir analysé de nombreuses affaires criminelles traitées par les cours d'assises bretonnes – celles des cinq départements de la Bretagne historique – propose ici une réflexion en profondeur sur cette justice de sang, réflexion adossée à des témoignages inédits, souvent bouleversants et dérangeants, sur le châtiment suprême, véritable somme recueillie pour l'essentiel dans les archives judiciaires, mais aussi dans la presse régionale, dans la chanson populaire ou sur le terrain.

Extrait – La grâce : l’esprit, la raison et le cœur du souverain ou du chef de l’État

De l’examen des dossiers de recours en grâce sur lesquels ont statué au XIXe siècle plusieurs souverains ou chefs de l’État, il est intéressant de discerner les raisons pour lesquelles certaines peines capitales ont été commuées en peines de travaux forcés à perpétuité. Le contexte social et politique est déterminant bien sûr, mais les convictions personnelles du gouvernant, les influences et les pressions, comme le doute, sont autant de critères subjectifs qui accroissent l’impression troublante d’une loterie humaine de la mort.

Séparer le grain médiocre de l’ivraie…

L’humanité n’est pas absente de la grâce : elle est dictée par l’intérêt dont le condamné ou sa famille sont dignes. Finalement, il s’agit de tout soupeser pour déterminer si le condamné peut encore être utile à la société, ou s’il doit en être éliminé ! L’évolution du comportement du condamné depuis les faits est mesurée attentivement, la sincérité de son repentir est jaugée, ses capacités d’amendement sont évaluées.

Clémence contre repentir ?

Cette notion de repentir est importante, encore faut-il qu’il soit sincère : le jeune valet de labour Pierre Le Dû, condamné le 18 janvier 1858 par la cour d’assises de Saint-Brieuc, aura la grâce de l’empereur. Il s’est montré selon lui susceptible d’amendement, car on a relevé que « dès le lendemain du crime, il s’avouait coupable et s’agenouillait sur le seuil de la maison de sa victime en demandant le pardon avant d’être jugé. Après sa condamnation, il estimait lui-même que son expiation était méritée. »

Une attitude faussement repentante agace. Ainsi Pierre Eugène Garré, meurtrier à Brest d’une marchande qu’il volait, est condamné à mort le 9 octobre 1848. Il n’avait manifesté aucun repentir lors du procès. « À l’audience, sur les interpellations réitérées de M. le président, il a dit, mais en serrant les dents, qu’il regrettait son crime » ! Les larmes versées au verdict de mort sont insuffisantes, elles ne sont parfois perçues que comme une réaction de nervosité ! C’est le cas du Quimpérois Quillien, jeune assassin dont les nerfs ont lâché au verdict. De même, les remords de l’empoisonneuse Marie-Jeanne Bodéré sont feints, prévient le procureur général le 14 avril 1875, le repentir ne doit pas être confondu avec la peur de la mort. Avant l’audience, « elle avait été prise d’accès de fureur tels qu’il avait fallu la mettre au cachot où elle était restée pendant deux jours, accroupie dans ses ordures et vociférant les propos les plus cyniques » mais, « depuis sa condamnation, obéissant aux conseils de son défenseur, elle s’est montrée douce et calme, elle pleure et supplie ceux qui l’approchent d’intervenir pour empêcher qu’elle ne soit exécutée ». Elle sera graciée, des doutes existant sur son état mental.

Le comportement du condamné à l’énoncé du verdict est également étudié à la Chancellerie : l’indifférence est considérée comme marque de cynisme, l’impassibilité comme preuve de cruauté. C’est le cas de Pierre Langlais qui attend son verdict en soirée au palais de justice de Nantes ce 7 décembre 1882. Pendant le délibéré, il discute sans colère avec les gendarmes : « J’aimerais mieux être rogné que d’être condamné aux travaux forcés. Qu’ils se dépêchent donc et me laissent aller manger ma soupe ; après cela ils pourront bien me faire rogner de suite, car je les ai bien tués. » Ses propos seront rapportés à la Chancellerie, il sera néanmoins gracié, son abrutissement moral n’étant pour le ministre que la conséquence d’une nature sauvage, d’une absence d’éducation et d’instruction. L’assassin Eugène Boquet, le 22 décembre 1853, a affiché le plus grand cynisme face aux jurés de Nantes : « c’est en riant qu’il a entendu sa condamnation » ! Ceci démontre, s’il en était utile, « qu’aucune espérance du retour au bien » n’est à attendre. Il en est de même en 1841 pour les jeunes frères Léréec, condamnés à mort, qui ont été vus jouant au petit palet dans la cour de la prison après le procès, preuve de la plus grande insensibilité pour le rapporteur.

Éliminer les « fauves sociaux »

La question se pose au XIXe siècle de savoir si le misérable peut encore faire partie de notre monde, ou s’il est déjà déclassé au rang de monstre ou de bête nuisible. Si le sens moral du condamné paraît faire défaut, les avis des décideurs sont alors sans appel. Joseph Quélo, le forgeron de Ploeren, coupable du meurtre de ses beaux-parents, a été condamné à mort par la cour d’assises du Morbihan le 9 septembre 1829 et, selon les sources rapportées de la prison de Vannes, il n’a qu’un regret, « celui de n’avoir pas trempé ses mains dans le sang de son jeune frère » dont il aurait voulu se venger. Il va sans dire que ce manque de repentir lui vaudra le rejet final de sa grâce : « La société ne saurait donc voir avec peine retrancher de son sein un monstre de cet espèce », assure le directeur des affaires criminelles et des grâces.

Plusieurs criminels ne font déjà plus partie de notre monde humain. François Lancien, de Plougonver, considéré dans le Trégor comme la « terreur de la contrée », est décrit en 1836 comme une bête féroce, débauché et paresseux, sans repentir. Aucune grâce ne peut lui bénéficier même si aujourd’hui son avocat affirme qu’en prison, il est d’une grande douceur et d’une très bonne conduite! Pierre Harnois, natif de Saint-Bihi, assassin de sa vieille mère, condamné et guillotiné à Nantes en 1866, est décrit comme une « espèce de sauvage, de bête brute, réduit pour ainsi dire à l’instinct de l’animal de l’espèce la plus immonde ». Combien est-il rassurant de pouvoir le rattacher au règne animal ! En 1888, le Quimpérois Paul Faine, présenté comme un tigre, rejoint l’infâme bestiaire… Il s’agit là d’un « homme sans famille, et dont la société n’a plus rien à espérer », en bref, l’exécution se fera sans regret. Les magistrats ne sont pas seuls à tenir ces propos. Louis Marie Foulgoc, condamné à mort en 1895 par la cour d’assises de Vannes, est une brute, selon le médecin qui l’a expertisé, « une brute responsable, mais qui touche au dernier degré de l’espèce humaine ». La thèse des criminels-nés est très en vogue à la fin du xixe siècle et nous ne sommes pas loin des théories sur l’eugénisme !

Les femmes n’échappent pas à ces jugements lapidaires. Ainsi la Fouesnantaise Marie-Jeanne Caradec, en 1855, « est une femme abrutie par l’ivrognerie, par la paresse, la mendicité et le vagabondage, qui n’a de son sexe que l’apparence la plus sordide, et encore, car c’est à peine si on peut la ranger, la classer dans l’espèce humaine », affirme le président des assises Le Meur dans son rapport au ministre de la Justice pour que soit rejetée la grâce de l’infortunée.

Quelques sources de pitié

On note certaines circonstances atténuantes auxquelles sont plus sensibles les hauts notables du ministère que les jurés. C’est le cas des criminels qui dans leur enfance ont été laissés sans guide, sans éducation morale ou intellectuelle. La femme infanticide Marie-Josèphe Le Clainche, d’Elven, est graciée par Mac-Mahon en 1876, car « elle n’a jamais trouvé aucune protection pour la défendre contre ses mauvais instincts. Sa mère n’est intervenue que pour cacher les fautes et les crimes ». Mais l’argument ne porte pas toujours. L’enfance d’Yves Nicot, condamné à mort en 1869 par la cour finistérienne pour meurtre et vol, fait pitié. « Ce fils d’un pauvre tailleur d’habits de la campagne, et devenu orphelin à douze ans, s’est trouvé sans soutien, sans asile, jeté sur les chemins, ne pouvant vivre qu’en mendiant ». Mais il ne trouvera pas grâce auprès de l’empereur, l’assassin de 43 ans n’étant plus l’orphelin de 12 ans ! L’âge du meurtrier est une autre « excuse » qui est parfois prise en compte, toutefois celui des frères Léréec de Locquirec, jeunes parricides de 18 et 25 ans, ne suffit point à sauver leur tête en 1840; de même, l’argument des 61 ans de Joseph Lasquellec, jugé à Nantes en 1947, ne lui permet pas d’éviter la guillotine.

L’infirmité de l’incendiaire Tanguy Le Brun, mendiant de Plouénan, condamné à mort par la cour d’assises du Finistère en 1853 pour vol d’une jument et pour incendie volontaire aux dommages très limités, suscite la pitié ; il s’agit, selon le procureur, d’un « homme contrefait, disgracié de sa personne… révolté contre la nature et la société, il ne voyait pour lui de satisfaction que dans le malheur d’autrui, et c’est ainsi qu’il y a un enchaînement fatal de vices, de fautes et de crimes », telle est l’explication de la commutation de la sentence capitale. Le verdict avait surpris tout le monde : le préfet du Finistère comme le maire de Quimper, et plusieurs magistrats, voyaient dans cette condamnation trop sévère, « l’inégalité qui se manifeste quelquefois dans la distribution de la justice criminelle ».

La raison médicale fait aussi partie de l’examen du recours. Jean Penhouët, de Tressé, qui est selon le président des assises « une monstrueuse incarnation du crime », est gracié le 28 avril 1877. Son état de « santé relative » — il souffre de tuberculose — est mis en avant par l’avocat qui demande « d’attendre que la mort naturelle rende inutile l’exécution » même si le médecin de la prison, évasif, indique qu’il « pourrait encore vivre un temps plus ou moins long » !

La loterie des grâces, la loterie de la mort

Un large octroi des grâces est craint comme laxisme ou affaiblissement de l’autorité, voire comme une atteinte à la confiance du peuple dans les instances judiciaires. Mais à l’inverse trop d’exécutions capitales rapprochées nuisent au crédit de la justice et sont susceptibles de se retourner contre l’appareil politique jugé dès lors trop répressif : c’est un étonnant constat relevé au milieu du XIXe siècle dans les premières années du pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte. La stagnation, voire l’augmentation du nombre de peines capitales infligées en France dans les années 1848-1855, semble agacer le chef de l’État et le correctif des grâces lui apparaît nécessaire. Mais quand plusieurs condamnations sont prononcées, soit par une cour d’assises la même année, soit par l’ensemble des cours d’une région, laquelle gracier, laquelle laisser suivre son cours ? Ce terrible dilemme est celui du souverain. Lorsque quatre Bretons sont condamnés à mort au cours du dernier trimestre 1850 dans le ressort de la cour d’appel de Rennes, le sort des deux derniers à être exécutés est mis sur la balance. Deux décapitations ont d’abord eu lieu dans les Côtes d’Armor le 28 novembre et le 7 décembre 1850. Quid d’Herlédan et de Quillien, condamnés à Quimper le 11 octobre de la même année ? La répression doit être exemplaire, clame Taslé, le président des assises, « le crime avait frappé de terreur tous les habitants de la campagne et demandait une répression aussi grande que son audace et son atrocité », ceci même si la victime n’était pas morte. Cet argument emporte la conviction et ils seront exécutés le 4 janvier 1851, alors qu’à travers les lignes, il apparaît qu’une grâce était suggérée et aurait pu profiter au moins à Quillien, plus jeune que le coauteur Herlédan, moins souvent condamné, et décrit comme « un esprit simple ».

En 1853, la cour d’assises de Loire-Atlantique condamne à mort deux accusés dans sa dernière session de décembre et, dans la balance impériale, se trouvent les têtes de Jules Verger et d’Eugène Boquet. Verger a tué ses enfants, et son crime a suscité la plus vive indignation à Nantes. Boquet, quant à lui, a assassiné sur une route un marchand de vaches pour le voler, jetant l’épouvante dans les cantons ruraux de Clisson et d’Aigrefeuille. Les deux hommes ont avoué, et chacun s’est repenti depuis les faits : Verger ne vit que dans le remords et la prière et Boquet a fait sa première communion en prison. Le procureur général de Rennes soupèse les plateaux : « Si entre Boquet et Verger, tous deux revenus à Dieu au moment où sa justice allait s’appesantir sur eux, il eût fallu faire un choix, c’est Verger que la clémence du souverain aurait dû couvrir. Malgré tout ce que son double crime avait d’odieux, Verger était bien loin d’être tombé au degré de dépravation où était arrivé Boquet. » Mais la grâce de Verger est rejetée, il est exécuté le premier, le 1er février 1854. Boquet va-t-il « profiter » de cette condamnation pour être gracié ? Le procureur général ne le souhaite pas : « La justice humaine devrait-elle épargner celui-ci, après avoir été justement impitoyable à celui-là ? L’opinion publique ne comprendrait rien à cette différence dans le châtiment. » Et Boquet sera exécuté à son tour à Nantes, un mois après Verger, le 1er mars 1854.

En 1854 encore, le directeur des grâces demande au procureur général de Rennes un rapport spécifique car deux condamnations à mort ont été prononcées lors de la même session de janvier 1854 par la cour d’assises du Finistère, celle d’Henri Collin, meurtrier de son beau-père à Plozévet, et celle de Félix Recouvrand, de Guipavas, coupable d’une tentative de meurtre sur un garde-champêtre. « Je vous prie en conséquence de vouloir bien me faire savoir si l’état du pays vous paraît nécessiter l’exécution rigoureuse des deux condamnations, ou s’il ne serait pas à craindre au contraire que ces exécutions si rapprochées ne fissent perdre à l’exemple une partie de son efficacité, et que l’opinion publique n’en fût péniblement impressionnée. » Une enquête est menée, le préfet du Finistère et le procureur impérial de Quimper estiment de concert « qu’une seule condamnation suffirait aux exigences de la justice »… « La balance penchant pour Félix Recouvrant […] la mesure gracieuse doit être pour lui », telles sont les conclusions des recours ! Et Henri Collin sera guillotiné le 15 mars 1854 à Quimper.

Le gouvernement semble donc craindre que la répression puisse être jugée démesurée par la population. Cette inquiétude ne paraît pas fondée en Bretagne car, même si l’on note une méfiance générale des ruraux envers l’autorité judiciaire, aucune remise en cause de l’institution n’est observée après une exécution capitale, aucun relâchement des jurés n’est noté dans les sessions d’assises suivantes, aucune attitude de provocation ou de violence envers les forces publiques n’est signalée autour de l’échafaud, preuve que la sévérité envers les criminels était attendue.