Crime et justice en Bretagne

De l'affaire Dreyfus à l'affaire Seznec, en passant par les procès de pétroliers ou la prise d'otages de Georges Courtois en plein palais de Nantes, l'histoire de la justice en Bretagne ne manque pas de relief. Les caractères régionaux s'y expriment dans les crimes de sang comme dans la contrebande, les violences agricoles, religieuses ou politiques, les litiges particuliers…

L'auteur, en spécialiste reconnue, fait appel aux archives pour raconter ces destinées illustres ou méconnues, dans un système en perpétuelle évolution de 1800 à nos jours. Sans oublier les bagnes, les prisons, les chroniqueurs judiciaires…

La vie des cours et des prétoires est décrite avec minutie ; de grands personnages ayant servi sous les robes de juges, de procureurs ou d'avocats sont placés en exergue des événements auxquels ils ont prêté leur voix, s'élevant contre la peine de mort, les conditions carcérales, les erreurs judiciaires. Donnant simplement un visage humain à la Justice, quand ce symbole de progrès s'incarne plus souvent en des lieux et des décors empreints d'une intimidante solennité.

Cette large étude, première du genre, est ici servie par une illustration en grande partie inédite et savoureuse.

Extrait : L’affaire de la poudre Baumol (1951-1959)
Jugement d’une catastrophe sanitaire et procès d’une impéritie criminelle.

L’on ne peut l’admettre que l’affaire de la poudre Baumol soit tombée dans l’oubli et l’indifférence. Il s’agit pourtant de la première et de l’une des plus importantes catastrophes sanitaires françaises du xxe siècle, à l’origine de la mort en 1952 de 73 bébés, ainsi que des brûlures et des lésions graves infligées à 290 enfants. Pourquoi en parler dans ces lignes alors que le procès a eu lieu devant le tribunal correctionnel de Bordeaux en 1959 ? Cette affaire concerne la Bretagne au premier chef car 69 des 73 victimes décédées, et 256 des 290 enfants blessés habitaient notre région.

Fin 1951, deux lots de poudre de talc parfumée à la lavande, dénommée poudre Baumol, destinée aux soins des rougeurs de la peau et des érythèmes fessiers du nourrisson, sont accidentellement empoisonnés dans le petit laboratoire Daney dirigé par le pharmacien bordelais Jacques Cazenave. À la poudre de talc a été substitué de l'anhydride arsénieux : un droguiste négligent pour le moins — qui n’a pas été inquiété — avait fourni de l’arsenic pour de l’oxyde de zinc, et le pharmacien, impéritie criminelle, a omis de procéder aux analyses légales des produits. L’arsenic, sans contrôle, est versé dans le malaxeur par le chauffeur-livreur de l’entreprise à qui, par souci d’économie, est abandonnée la fabrication du produit depuis quelques mois… 20 000 boîtes de cette poudre empoisonnée sont expédiées en Bretagne où le produit connaît beaucoup de succès.

Une série de décès d’enfants s’observe à partir de janvier 1952, notamment dans le Sud-Finistère et dans le Morbihan mais on ne sait à quelle épidémie l’attribuer ; la poudre Baumol n’est pas immédiatement suspectée car elle est commercialisée sans souci depuis quarante ans. Mais les médecins et les pharmaciens bretons, remarquant l’usage de cette poudre par l’ensemble des victimes, avisent le laboratoire girondin et font part de leurs soupçons aux services de santé. Ni les pouvoirs publics ni le laboratoire ne bronchent et la vente du poison se poursuit. Fin octobre 1952, l’inspection régionale de pharmacie de Rennes en est enfin informée, analyse le produit, y découvre la présence d’arsenic, et une circulaire ministérielle proscrit aussitôt le talc. Les préfectures, relayées par les mairies, les journaux et la radio, alertent le public des dangers mortels de son utilisation. En novembre s’ouvre une information au tribunal de Bordeaux… mais il faut attendre sept années de plus pour que débute le procès de la poudre Baumol en octobre 1959. Et drame terrible, l’on n’a jamais vraiment su le nombre exact des victimes du poison dans les familles de la campagne…

Seul inculpé, Jacques Cazenave, défendu par Me Floriot, comparaît pour homicides et blessures involontaires, et pour infractions aux lois régissant l’exercice de la profession pharmaceutique. Les parties civiles sont représentées par une pléiade d’avocats bretons, mais bon nombre de familles, méconnaissant leurs droits, et considérant sans doute ce drame comme une fatalité, ne se sont pas pourvues en justice et se sont contentées des très maigres dédommagements proposés par l’assurance du laboratoire. Le procureur réclame la peine maximale à l’encontre de Cazenave, à savoir deux ans d’emprisonnement, mais le tribunal, prenant en compte les profonds remords du prévenu, et sa bonne moralité, le condamne le 4 décembre 1959 à dix-huit mois d’emprisonnement avec sursis et au paiement de dommages-intérêts aux victimes… Un verdict qui est passé presque inaperçu dans la presse car une catastrophe secoue la France depuis deux jours après la rupture d’un barrage à Fréjus…

À la suite de cette affaire Baumol, suivie de celle du Stalinon en 1954, sera institué un contrôle continu des matières premières destinées à la fabrication des produits pharmaceutiques et cosmétiques. Mais cela n’empêchera pas d’autres affaires scandaleuses de survenir encore, comme celle du talc Morhange en 1972… et le Mediator aujourd’hui.